Mexique : le pays où des milliers de familles cherchent leurs disparus
Imaginez qu’un jour, une personne que vous aimez, votre frère, votre fille, votre père, votre petit ami, votre amie, quitte la maison et ne revient jamais. Pas d’appels, pas d’indices, seulement le silence. Les jours, les mois, les années passent, et les autorités vous disent de « patienter ». On croirait au premier épisode d’une série policière Netflix.


Mais ce n’en est pas une. C’est la réalité pour plus de 130 000 familles au Mexique, où la disparition de personnes est devenue une crise sans précédent.
Depuis 2006, le Mexique vit une épidémie de disparitions. Ce ne sont pas des cas isolés : ce sont des milliers d’histoires de douleur, liées par l’impunité, la violence et le manque de justice. Pourquoi cela arrive-t-il ? Pour le comprendre, il faut regarder en arrière, vers des décisions politiques qui ont changé le pays à jamais.
2006 : l’année où la « guerre » a plongé le Mexique dans la peur
En 2006, le gouvernement mexicain a déclaré une « guerre contre la drogue ». L’idée était d’utiliser l’armée et la police pour combattre les groupes criminels. Mais au lieu d’apporter la paix, cette stratégie a déclenché une vague de violence sans précédent.
Entre 2006 et 2026, plus de 100 000 personnes ont disparu au Mexique.
Comment est-ce possible ?

Violence débridée
Les groupes criminels et les forces de sécurité ont commencé à utiliser la disparition comme arme pour semer la terreur et éliminer des rivaux.
Collusion de l’État
Les disparitions ne sont pas l’apanage des groupes criminels ; les autorités y ont également participé, directement ou par le soutien, la tolérance ou l’acquiescement.
Impunité généralisée
L’extension de ce phénomène a été favorisée par une impunité quasi absolue. Les parquets n’ont pas su, pu ou voulu répondre à l’urgence.
Familles abandonnées
Les mères, pères et frères et sœurs ont dû devenir détectives, archéologues et militants pour chercher leurs proches. Des collectifs de mères chercheuses sont nés et ont commencé à retourner la terre, remplaçant la responsabilité de l’État.
La disparition des migrants : du rêve américain au cauchemar mexicain

Le Mexique est un pays d’origine, de transit et de destination pour les migrants. C’est une étape obligatoire pour les milliers de personnes qui, chaque année, cherchent à rejoindre les États-Unis, fuyant la pauvreté, la violence ou les ravages du changement climatique. Mais ce voyage est devenu l’un des plus dangereux au monde. Selon l’Organisation internationale pour les migrations, entre 2014 et 2025, près de 5 000 migrants ont disparu ou sont morts sur le territoire mexicain.

Que leur arrive-t-il ?
Enlèvements et traite des êtres humains : L’enlèvement et la traite des migrants sont devenus une industrie très lucrative pour les groupes criminels, souvent avec la participation ou l’acquiescement des autorités.(Source : rapports spéciaux de la CNDH).
Extorsion et abus : Pendant leur trajet, la plupart des migrants sont victimes d’extorsion et d’abus. Beaucoup sont volés, battus, voire assassinés.
Routes migratoires et conditions de transport dangereuses: Chaque année, des hommes, des femmes et des enfants migrants sont transportés dans des camions sous des conditions à haut risque. Beaucoup en sont morts.
Mort dans les rivières et les déserts : Des milliers de migrants ont péri en tentant de traverser la frontière par les rivières ou les déserts.
Disparition : Des cas de migrants victimes de disparition forcée pendant leur transit, leur détention ou leur expulsion ont été documentés, avec des rapports de détentions arbitraires, d’isolement et de manque d’accès à des registres transparents dans les centres de rétention pour migrants.
Fosses sans nom : Dans des endroits comme San Fernando, Tamaulipas, des fosses communes contenant des centaines de corps de migrants ont été découvertes. Beaucoup ne sont jamais identifiés.
Fosses clandestines : l’horreur sous nos pieds

Mme Bertila est la mère de Carlos Alberto, un migrant salvadorien retrouvé dans les fosses clandestines de San Fernando.

Au Mexique, la terre cache des secrets macabres. Sous des champs, des routes ou même des cours de maisons, il y a des milliers de fosses clandestines : des trous où les auteurs enterrent leurs victimes pour cacher leurs crimes.


M. Baudilio est le père de Baudilio Alexander, un migrant guatémaltèque retrouvé dans les Fosses Clandestines de San Fernando.

Des chiffres alarmants :
Entre 2006 et 2024, 3 516 fosses ont été découvertes, contenant 8 341 corps et plus de 52 000 restes humains.

Dans l’État de Jalisco, où 4 matchs de la Coupe du Monde seront joués, 1 956 personnes enterrées dans des fosses clandestines ont été retrouvées (entre 2018 et 2025). À proximité du Stade Akron, plus de 450 sacs contenant des restes humains ont été découverts.

Qui cherche les disparus ?
Ce ne sont pas les policiers ni les procureurs. Ce sont les mères, les épouses, les sœurs; qu’on appelle « mères chercheuses ». Avec des barres métalliques, des pelles et beaucoup de courage, elles creusent la terre à la recherche de leurs proches. Souvent, elles trouvent ce que les autorités « ne voient pas », et parfois, elles sont même assassinées pour leurs efforts de recherche.
Selon Amnesty International, 30 proches et connaissances de personnes disparues ont été assassinés au Mexique entre février 2011 et mai 2025, dont 16 femmes.

Visages de la disparition : histoires de lutte et d’espoir



Sofía Abigail Caballero Huete : Enfant migrante nicaraguayenne disparue à Piedras Negras, Coahuila, en mai 2022.
Il y a quatre ans, Sofía Caballero Huete, une fillette nicaraguayenne de seulement 3 ans, a disparu dans le Río Bravo, à la frontière entre le Mexique et les États-Unis. Elle voyageait avec sa mère, Irma Yaritza, qui a péri noyée. Depuis, Sofía reste introuvable.
Sofía représente l’une des populations les plus vulnérables et invisibles : les enfants migrants. Comme elle, des milliers d’enfants migrants, souvent non accompagnés, sont des cibles de violences, d’abus sexuels, de traite et de disparitions.
Quatre ans se sont écoulés depuis la disparition de Sofía, et les recherches se poursuivent, sans résultat.
Le Comité des Nations Unies contre les disparitions forcées a émis une Action Urgente à l’encontre de l’État mexicain pour la recherche et la localisation de Sofía, mais la conformité de l’État mexicain a été insuffisante.
Les frères Román García : Axel et Natanael Román, disparus à San Fernando, Tamaulipas, en août 2010.
Le 25 août 2010, Arturo Natanael et Josué Axel Román García ont disparu à San Fernando, Tamaulipas, alors qu’ils rentraient d’un voyage à McAllen, au Texas. Leur père, Don Arturo, a reçu leur dernier appel à 19h : ils lui ont dit qu’ils s’étaient arrêtés pour dîner au restaurant Don Pedro et qu’ils reprendraient bientôt la route.
Quelques minutes plus tard, des hommes armés les ont kidnappés : l’un a été mis dans un fourgon noir, l’autre dans le coffre d’une voiture grise. De là, Axel a réussi à envoyer un message à un ami :
« On vient de nous kidnapper à San Fernando. Ne fais rien, mais si quelque chose m’arrive, préviens mes parents. Je vous aime. Moi, je suis dans le coffre. »
Don Arturo s’est rendu à San Fernando pour les chercher, mais il n’a reçu aucun soutien des autorités.
Il a visité des pompes funèbres et examiné des photos de corps, sans succès. En avril 2011, des fosses communes contenant près de 200 corps ont été découvertes dans la région. Don Arturo est revenu pour examiner les photos, cherchant les tatouages d’Arturo ou les grains de beauté d’Axel parmi des centaines d’images. Il ne les a jamais trouvés.
22 migrants de San Luis de la Paz : Disparus pendant leur transit vers San Fernando, Tamaulipas, en mars 2011..
Le 21 mars 2011, un groupe d’au moins 25 hommes migrants mexicains, dont deux guides, est parti en direction des États-Unis. Le 23 mars, l’une des familles a reçu un appel téléphonique indiquant que deux personnes du groupe avaient été kidnappées.
Depuis cette date, il n’y a plus eu de nouvelles des migrants, jusqu’à ce qu’à la fin de l’année 2011, l’un d’eux soit identifié comme faisant partie des 196 victimes retrouvées dans 48 fosses clandestines à San Fernando, Tamaulipas, en avril 2011.
Comment chercher des migrants disparus si je ne peux pas me rendre au Mexique pour porter plainte ?

Au Mexique, les personnes disparaissent souvent deux fois, voire plus. Le manque de registres adéquats, de capacités et souvent de volonté pour garantir des enquêtes et des recherches efficaces sont autant d’obstacles et de tentatives pour balayer le problème sous le tapis.
Si chercher une personne est difficile pour ceux qui vivent au Mexique, imaginez qu’un proche disparaisse dans un pays lointain où vous ne pouvez pas aller le chercher. Les migrants disparus sont encore plus invisibles parmi les invisibles.
Face à tant de difficultés, des comités de familles de migrants disparus et des organisations de la société civile ont poussé à la création d’un mécanisme permettant aux familles de migrants disparus de porter plainte depuis leur pays d’origine.
Ce mécanisme s’appelle le « MAEBI » (Mécanisme d’Appui Extérieur Mexicain de Recherche et d’Investigation).

Comment ça marche ?
Par e-mail ou via les ambassades et consulats du Mexique à l’étranger, les proches et toute personne ayant connaissance de la disparition d’un migrant sur le territoire mexicain ou d’un crime commis à son encontre peut le signaler aux autorités mexicaines.
Grâce au MAEBI, les familles peuvent également assurer le suivi des actions de recherche et d’enquête, se coordonner avec les autorités et recevoir des informations.
Il reste encore du travail à faire
Cela semble bien sur le papier, et bien que le MAEBI ait déjà aidé à retrouver et identifier des personnes disparues, il reste des obstacles à surmonter pour que les enquêtes soient efficaces et que les familles puissent exercer leurs droits. La disparition des migrants est un problème transnational qui nécessite des réponses transnationales, une coordination et une coopération entre le Mexique et les pays d’origine.
Que pouvons-nous faire ?
Le Comité des Nations Unies contre les disparitions forcées (CED) a été clair : le Mexique ne remplit pas ses obligations en ne prévenant pas, n’enquêtant pas et ne sanctionnant pas ces crimes. Par conséquent, il a présenté la situation du Mexique à l’Assemblée générale des Nations Unies, en vertu de l’article 34 de la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées.
Dans sa communication, le Comité a proposé une assistance internationale pour aider le Mexique à affronter et résoudre la crise.
Le Mexique a besoin d’aide internationale pour faire face à cette crise Façons d’aider :
Informez-vous et partagez : Utilisez des hashtags comme #HastaEncontrarlos, #LaCoupeSansElles_Eux #UnStadeDeDisparu_es ou #CEDArticle34 pour sensibiliser.
Soutenez les organisations : Fundación para la Justicia ou les Collectifs de chercheurs qui ont besoin de ressources et de visibilité.
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