Disparitions forcéesL’Etat mexicain s’explique à Genève sur son incapacité à enquêter

sur les disparitions forcées. Analyse avec une avocate spécialisée

 

Photos de personnes disparues au Mexique.

Photos de personnes disparues au Mexique.Image: Keystone

Depuis le début de la «guerre sale» contre le crime organisé, entamée en 2006 sous l’égide de l’ex-président Felipe Calderón, meurtres et enlèvements gangrènent le Mexique. L’affaire des 43 étudiants enlevés dans l’Etat du Guerrero (sud-ouest) a eu une résonance internationale, mais combien d’autres personnes ont disparu dans le pays, victimes du crime organisé, avec des complicités au sein même de l’Etat? 8000? 12 000? 28 000? Beaucoup plus? Le gouvernement mexicain est incapable de le dire, présentant depuis des années à ce sujet des chiffres allant dans tous les sens. C’est l’un des nombreux points noirs, sur lequel il a dû s’expliquer, lundi et mardi à Genève, devant le Comité de l’ONU sur les disparitions forcées.

Pour Ana Lorena Delgadillo Perez, avocate et directrice de l’ONG mexicaine Fundación para la Justicia (Fondation pour la Justice), présente pour l’occasion à Genève, cette absence de chiffres est très symptomatique: «La non-existence même d’un registre des disparitions illustre le déni de réalité dans lequel se situe l’Etat mexicain. L’absence de méthodologie pour qualifier les plaintes des familles et les types de délit, l’absence de chiffres sur les disparus, l’absence de technologie pour identifier les restes humains – quand on les trouve – font partie d’une stratégie de l’Etat. Il s’agit de ne pas avoir à enquêter et à rendre justice sur des crimes qui engagent sa responsabilité, et sont donc condamnables devant la justice internationale».

21 000 séquestrés en douze mois

Selon la Fundación para la Justicia, les migrants en route pour les Etats-Unis, Mexicains ou originaires de pays voisins d’Amérique centrale, sont les premières victimes du climat d’extrême violence qui sévit dans le pays. De rares études officielles sont menées à ce sujet. L’une d’elles montre que sur deux périodes de six mois, en 2009 et 2011, pas moins de 21 000 migrants ont été «séquestrés», victimes de toutes sortes de crimes, extorsion, esclavage, torture, viols, exécutions. C’est dire l’ampleur présumée du phénomène.

«Les familles de ceux qui n’ont jamais réapparu se battent pour que des enquêtes soient menées, mais elles n’obtiennent aucune réponse de l’Etat. Et quand ces familles habitent au Guatemala, au Honduras ou au Salvador, autant dire qu’elles n’ont aucune chance de recevoir le moindre soutien officiel», relève l’avocate.

Collusion avec la police

Les organisations comme Fundación para la Justicia enquêtent à la force du poignet. L’ONG a ainsi réussi à documenter trois massacres de migrants, commis entre 2010 et 2012, dans le nord-est du pays. A chaque fois, l’enquête officielle avait conclu que les victimes étaient des «membres du crime organisé», alors qu’il s’agissait en réalité de migrants en transit pour les Etats-Unis. Une affaire au moins a révélé une collusion entre le crime organisé et la police.

L’enquête menée sous la pression de la rue par les autorités mexicaines sur les 43 étudiants disparus d’Iguala (Guerrero), elle aussi symptomatique du degré de collusion entre crime organisé et représentants de l’Etat, a révélé par effet collatéral l’existence dans la même région de plusieurs fosses où gisaient des dizaines de corps non identifiés. «Combien de fosses anonymes, cachant des crimes, le pays compte-t-il? Notre exigence, c’est que l’Etat entreprenne l’établissement d’un cadastre de ces fosses à l’échelle du territoire. Mais rien ne se fait», souligne Ana Lorena Delgadillo Perez. Ni même le travail d’identification. Ainsi, 25 000 restes humains demeurent aujourd’hui non identifiés aux Mexique.

Cycle infernal

A ce jour, la justice n’a ouvert que 35 enquêtes pour «disparitions forcées», ce qui semble loin de correspondre aux plaintes et dénonciations émanant de la société civile. «Le refus de l’Etat de mener des investigations et de sanctionner les coupables encourage encore l’impunité, et donc la violence, déplore l’avocate. C’est un cycle infernal». (TDG)